Le wabi-sabi, l’âme de l’esthétique japonaise.

 
 
Stones 2 de John Zabawa, 2017

Stones 2 de John Zabawa, 2017

Le wabi-sabi, ce n’est pas le condiment que vous utilisez pour relever vos sushis (Wasabi). 

Si vous demandez à un Japonais ce qu’est le wabi-sabi, il est probable qu’il vous regarde avec des yeux embarrassés et peine à trouver les mots justes pour vous donner une réponse. Ce n’est pas qu’il ne sache pas ce qu’est le wabi-sabi, il s’agit d’une notion centrale de la culture japonaise, mais plutôt que ce concept relativement obscur reste difficile à définir. On parvient plus aisément à en comprendre le sentiment qu’à en saisir la réalité.

Le wabi-sabi, c’est la substance de l’esthétique japonaise, son âme. C’est la beauté des choses imparfaites et impermanentes. À l’opposé du matérialisme déchainé de notre époque qui caractérise bon nombre des activités créatrices en occident (architecture, design, littérature…), le wabi-sabi est une esthétique basée sur la nature, et réintroduit dans l’Art la simplicité, l’équilibre et la justesse des proportions.

Wabi-sabi: Toutes choses sont impermanentes et imparfaites

Wabi-sabi: Toutes choses sont impermanentes et imparfaites

Origine du wabi-sabi

Aux sources d’inspirations des principes du wabi-sabi, on retrouve les idées de simplicités, de laisser-faire et de naturel propre au taoïsme et au bouddhisme zen chinois.

Mais c’est à partir du XVIème siècle, avec le sado ou chado (la cérémonie du thé), que le wabi-sabi a atteint sa forme la plus complète, et est peu à peu devenu un art à part entière, voir dans son sens le plus large, un mode de vie, une philosophie.

Les adeptes accomplis de la cérémonie du thé devaient être capables d’organiser toutes les composantes du rituel pour réaliser la plénitude de l’univers du wabi-sabi. Cela passait entre autres par l’architecture (de la maison de thé notamment), l’aménagement intérieur (décoration, ustensiles, bol à thé…), l’aménagement extérieur (jardin et aménagement floral), la peinture ou encore la cuisine. 

Wabi-sabi: Savoir observer la beauté

Wabi-sabi: Savoir observer la beauté

Un état d’esprit 

Étymologiquement, le mot wabi renvoie à la solitude, à la nature, à la simplicité voir à la pauvreté. Le mot sabi, quant à lui, renvoie au flétrissement, à l’altération par le temps et au vieillissement des objets. Wabi-sabi est ainsi la liaison de deux concepts taoïstes devenus indissociables. De nos jours, lorsqu’un Japonais dit « wabi » il entend par là aussi « sabi » et réciproquement. 

Si le sens de ces deux mots nous semble plutôt négatif, à nous européens, il exprime à l’inverse un idéal esthétique favorable chez les Japonais. Le mode de vie de l’ermite solitaire est considéré comme enrichissant d’un point de vue spirituel. Il permet d’accentuer l’attention que nous portons aux détails de la vie quotidienne et à la beauté discrète, souvent oubliée, de la nature.

Livre de Leonard Koren sur le Wabi-sabi

Livre de Leonard Koren sur le Wabi-sabi

Les principes de l’esthétique japonaise


Toutes choses sont impermanentes et imparfaites :

même ce qui nous paraît éternel et parfait, comme la roche, la nature ou encore les étoiles, n’offre en réalité que l’illusion de la permanence. Tout s’use et finit par disparaitre dans le non-être. Plus les choses se rapprochent de ce non-être, et plus elles se désagrègent et deviennent imparfaites. 


Savoir observer la beauté :

ce qui fait la grandeur et la beauté des choses, ce sont les petits détails négligés, subtils, qui restent invisibles à l’œil du non initié. De fait, la beauté peut être obtenue à partir de la laideur. La wabi-sabi sous-entend que le sentiment de beauté est un évènement qui se produit en nous. Que ce sentiment peut surgir à n’importe quel moment pourvu que nous sachions observer : la beauté n’est pas une réalité objective, mais un état de conscience modifié.


Se défaire du superflu :

que ce soit dans notre façon de vivre ou dans ce que nous créons, il faut aller à l’essentiel. Ne pas se préoccuper de tout ce qui a trait au succès ou aux ornements qui encombrent plus qu’ils n’embellissent. Il faut réduire jusqu’à ne garder que la quintessence, sans pour autant enlever la poésie. Créer des choses simples, pures, mais ne pas les stériliser. 

John Zabawa Stones, 2016

John Zabawa Stones, 2016

Wabi-sabi vs modernisme : similarités et différences

Le modernisme, c’est un courant artistique à l’esthétique minimaliste qui s’étend tout au long du XXème siècle. Il englobe des pans entiers de la culture occidentale : architecture, urbanisme (pensez aux immeubles de formes cubiques en béton ou en verre), mais aussi industrie, automobiles, machines et gadgets en tout genre. 

On peut trouver des similarités entre le modernisme et le wabi-sabi, et cela peut prêter à confusion. Les deux tendent à éliminer toute ornementation superflue qui ne fait pas partie intégrante de la structure. Les deux ont un idéal de beauté abstraite qui s’étend à tout ce que peut faire l’homme (organisation de l’espace, objets, art…).

Cependant, il existe des différences fondamentales entre ces deux courants. Alors que le modernisme se veut logique et rationnel, le wabi-sabi se rattache à une compréhension intuitive du monde et se veut plus passionné. Le modernisme exprime sa foi dans le progrès, la technologie et tend vers des productions de masse, alors qu’à l’inverse, le wabi-sabi est tourné vers la nature et cherche à faire des pièces personnelles, uniques ou limitées en nombres. 

Pour terminer, je vous laisse avec ce poème de Fujiwara no Teika, considéré comme une évocation de l’humeur du wabi-sabi :


Aux alentours, ni fleurs épanouies

Ni feuilles d’érable brillant de mille feux,

Mais une simple cabane de pêcheur

Qui s’élève seule sur le rivage,

Dans la pénombre de ce soir d’automne.

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Laura Margna